Première partie
C’était un mardi ensoleillé mais frisquet de mai. Mardi le 20 mai de l’année de mes dix-huit ans pour être plus exact. Faites le calcul, je suis né en 1990. Je circulais à voiture avec, à ma gauche, ma mère. Nous ne sommes pas en Angleterre, donc c’est elle qui conduisait. Nous ne roulions pas à l’aveuglette, non. Nous avions un but précis : la clinique médicale de ville St-Laurent. Je devais effectuer des tests médicaux pour un futur emploi dans le domaine pharmaceutique. Arrivés à destination, après environ 23 minutes de route incluant un arrêt chez Tim Horton, nous attendîmes dans la salle prévue à cet effet. Je devais remplir un formulaire concernant mes habitudes de vie et mon niveau de santé. Je choisis de cocher l’alcoolisme pour rire. J’écrivis ensuite dans la partie commentaires : J’aime bien les citrons. Cette fois-ci, ce n’était pas pour rire, mais plutôt pour allumer le feu chantant en moi. Les personnes en attente avaient l’air constipé. Chacune d’entre elles semblait trembler d’impatience et ne trouvait pas drôles mes bifurcations humoristiques. Tant pis. Qu’ils brûlent, c’est ce qu’ils méritent. La réceptionniste était bête comme une vache et chantait faux. Trente-sept minutes s’écoulèrent le long de l’horloge digitale avant que le docteur, un Chinois, appelle mon nom d’une voix dénuée de tout sentiment humain. Elle était froide comme une morte et stridente comme des ongles de femme glissant le long d’un tableau d’école. Il m’ordonna d’enlever mes souliers et mon chandail. Pour un instant, j’ai cru qu’il voulait abuser sexuellement de mon corps découpé au ciseau industriel. Je chassai cette idée de ma tête à l’aide d’une carabine à plomb. Ce fut assez efficace, vu le vent et l’altitude. Le docteur m’ausculta minutieusement avant de me crier d’attendre dans une autre pièce où plusieurs personnes pratiquaient déjà l’attente. Une autre réceptionniste, un peu moins bête, mais plus grosse que la précédente, m’accueillit à bras ouverts. Elle me dirigea vers une pièce technologique. Cette pièce contenait maints instruments de torture et de médecine. Elle me pria de m’asseoir, ce que je fis sans hésiter, puisque j’étais fatigué d’avoir attendu. Elle m’expliqua quelques procédures, mais je l’écoutais plus ou moins. J’étais absorbé par les peintures accrochées au mur. Toutes de Salvador Dali. Je trouvais cela bizarre dans cet endroit. De l’abstrait dans une clinique médicale. Tant mieux. Elle profita de mon absorption murale pour me piquer à l’aide d’une seringue sûrement désinfecté dans le jus de citron. Elle manqua ma veine et le liquide se retrouva entre mon derme et mon épiderme. Cela eut pour effet de gonfler un peu ma peau. Je faillis vomir quatre fois, mais j’étais à jeun, donc aucun aliment ni boisson n’emprunta le sens unique de mon œsophage. Après m’être évanoui, l’infirmière me pria d’enlever mon chandail. Je la giflai et lui dis : « Jamais la première fois! » Elle comprit et me demanda alors de souffler dans un appareil extra-terrestre afin de mesurer ma capacité pulmonaire. Elle m’expliqua bien qu’il fallait que je vide mes poumons d’un seul trait et que je pousse tout l’air que contenait mon corps jusqu’à temps que ma figure devienne rouge comme les mains et les pieds de Jésus lors de sa crucifixion. Je m’exécutai une première fois, mais l’essai ne plut pas du tout à la dame.
- Souffle très, très fort et d’un seul coup. Tu dois continuer de souffler le plus longtemps possible. Allez, on réessaie.
Il fallut quatre essais pour qu’enfin ma capacité pulmonaire soit à la hauteur des attentes médicales. En guise de récompense pour mon effort intense, elle m’enferma dans une minuscule boîte métallique et cubique et m’installa des écouteurs sur la tête.
- Le rouge va à droite et le bleu à gauche, qu’elle me dit.
Je me doutais bien que si le rouge allait à droite, alors le bleu irait à gauche, mais peut-être que certaines personnes ont besoin du renseignement en question, faute de quoi ils paniquent et ne savent plus quoi faire. Ils remettent alors leur vie entière en question et se demandent où ils sont, qui ils sont et pourquoi ils sont enfermés dans une petite boîte sombre. Certains ont le cœur trop fragile et finissent par se suicider sur place en s’électrocutant avec les écouteurs. C’est donc pourquoi les infirmières prennent la peine de bien s’expliquer, même si cela peut paraître futile. La même chose se produit souvent au restaurant lorsque la serveuse vous demande si vous avez terminé quand votre assiette est complètement vide et que vous avez même liché le ketchup restant et mangé la pelure d’orange. Elles prennent leurs précautions, elles évitent les suicides de cette façon. Elles n’aiment pas avoir à nettoyer les tâches de sang et à ramasser les restes des cadavres, comme toute personne normale.
- Lorsque tu entendras un son, quel qu’il soit, tu dois appuyer sur ce bouton.
- Et à quoi sert ce test?, demandai-je naïvement.
- À mesurer votre ouïe, bien sûr.
- Ah oui, bien sûr.
C’est ainsi que je fus enfermé pendant deux longues heures dans un cube métallique à entendre des sons faibles et bizarres et à appuyer sur un bouton. Le bouton était sur la figure d’un jeune homme souffrant d’acné et à chaque fois que j’appuyais dessus avec mes doigts forts, un drôle de liquide jaunâtre et puant en sortait et s’envolait ensuite vers le firmament. À un moment donné, je n’entendais plus aucun son et je crus avoir perdu mon ouïe, mais la dame vint m’ouvrir et me dit que le test était enfin terminé et que tout était correct. Il ne restait plus qu’un seul test à passer maintenant. Le test ultime : LE TEST DU PIPI! Ou le test d’urine pour les professionnels de la santé. Cela servait à détecter toute drogue que j’aurais consommée durant les derniers jours. Je ne crois pas que ce test serve à détecter le cannabis, car cette drogue douce peut rester dans le corps jusqu’à six longs mois. 75% de la population l’échouerait. Mon urine était d’un jaune foncé, vu ma déshydratation partielle causée par une consommation excessive d’éthanol. Je dus nettoyer le bout de mon pénis avec un papier désinfectant avant de lancer un premier jet d’urine dans la toilette remplie d’un liquide nettoyant de couleur bleue et d’ensuite continuer ma miction dans le petit pot fabriqué à cet effet. Après l’avoir rempli majestueusement, je le montrai fièrement à ma mère avant de le remettre à mon infirmière assignée qui le versa dans deux flacons différents qu’elle rangea dans un sac hermétique destiné au département d’analyse. Elle me regarda ensuite d’un air accrocheur, mais je n’y portai point attention, puisqu’elle était grassouillette. Les tests médicaux complétés, on m’implora modérément de m’installer confortablement dans la salle d’attente pour attendre l’approbation de partir. Je me tournai les pouces seulement durant cinq minutes. On appela mon nom et je pus quitter humblement l’établissement. Ma mère souriait timidement et nous nous perdîmes dans le labyrinthe de couloirs. Nous finîmes heureusement par nous retrouver après 50 dollars dans un métier qui paie 40 dollars de l’heure. Ma mère et moi nous installâmes dans la voiture sport et entrâmes sur l’autoroute où nous aperçûmes une victime qui agonisait dans son automobile à la suite d’une collision frontale avec un mille-pattes.
Deuxième partie
Le mardi soir est ma seule et unique journée de travail de la semaine et aujourd’hui, c’était ma dernière à vie dans cette épicerie. Je rentrai donc au marché avec un cercle bleu dessiné sur mon avant-bras gauche. L’épicerie ne se divise qu’en six rangées où sont placés les produits en ordre alphabétique. Le plafond est bas et il n’y a que deux seules caisses, donc deux caissières à la fois. D’habitude, l’atmosphère est détendue, mais cette fois-ci, elle était plutôt fade. Les clients réguliers n’étaient point venus faire leur tour habituel et une odeur âcre flottait dans l’air lourd. La lumière du soleil pénétrait à peine dans le magasin et on aurait dit que celle artificielle des néons était filtrée par un amas de poussière titubant lentement comme un enfant naissant qui essaie de faire ses premiers pas. Je m’installai au bout de la première ou dernière caisse, tout dépendant de la position de l’observateur, et je commençai à emballer les achats des gens. Certains me remerciaient, tandis que d’autres m’envoyaient littéralement promener. En quatre mois, je me suis fait seulement huit dollars de pourboire. De toute façon, l’emballage n’était pas mon travail principal dans cette épicerie. La majeure partie du temps que j’y passais, je m’occupais du nettoyage et de la propreté.
*
Vers 19h00, je m’étendis sur le sol sec et mélancolique pour ramasser un crayon qu’une caissière avait maladroitement échappé en essayant de séduire l’autre caissière qui tournait son dos au plafond mouillé d’urine de chiens de prairie. Idiotement, je m’endormis. Je rêvai de choses et d’autres et me réveillai seulement après une minute de sommeil profond pendant laquelle mes muscles étaient partiellement paralysés par la foudre sceptique. En ouvrant les yeux, j’assistai à un événement extra-terrestrement extraordinaire : le magasin… C’est ainsi que j’utilisai mes deux membres inférieurs pour me déplacer jusqu’à l’arrière de l’épicerie. Je m’amusai pleinement à ramasser les détritus éparpillés de façon ordonnée dans l’espace reculé de l’établissement spécialisé en pré gastronomie. Je vomis, mais les éclaboussures juteuses se désintégrèrent avant même d’atterrir, puisque leur vitesse de vol dépassait la limite permise dans cette zone. Déjà, quelques bruits inhabituels se faisaient entendre, mais j’étais trop lucide pour leur porter attention.
*
Je remplis le réfrigérateur laitier de lait partiellement écrémé. Ensuite, j’allai vérifier si celui des boissons alcoolisées demandait un remplissage. C’était bien le cas. Je me dirigeai vers le garage, où le propriétaire entreposait la bière, pour les apporter vers le réfrigérateur. J’en profitai pour en boire une ou deux en cachette. Quel effet délectable! Les heures s’écoulèrent donc stoïquement sans s’occuper de moi, qui exerçait la même fatigante tâche à tous les trois jours. 21h00 sonna plutôt rapidement; je fus agréablement surpris. Le gérant verrouilla la porte d’entrée et glissa les grilles métalliques devant les fenêtres. Je remplis les récipients d’eau savonneuse et, avec la serpillière, je commençai à nettoyer le plancher de l’épicerie. Quelques clients retardataires nuisirent à mon travail, mais je fis preuve de patience à leur égard. Mon patron m’en fût bien reconnaissant. Enfin, la dernière personne sortie du magasin, je me retrouvai seul. Le patron s’en alla chez lui (il habitait au-dessus de l’épicerie), me faisant assez confiance. Mon grand-père le connaissait relativement bien et mes parents étaient allés à l’école avec ses fils. Après la première allée, j’allai vider l’eau pour en mettre d’autre. Je ne pouvais laver toute la surface avec un seul bac d’eau, elle deviendrait trop sale et le plancher ne serait pas lavé convenablement. En tournant le coin des toilettes, j’hallucinai une dame au visage défiguré, portant une robe noire toute déchirée, qui flottait dans le haut du mur. Mon cœur arrêta de battre un instant. Mon souffle fut coupé et je pensai m’évanouir, mais elle disparut après seulement une seconde. Je me secouai la tête nerveusement et me dit que je devais être très fatigué. Pendant que le niveau d’eau montait peu à peu dans la petite cuve, je me dis que je pourrais aller écouter la partie de hockey qui était diffusée à la radio située à l’arrière du magasin. Le Canadien tirait de l’arrière trois à un. Ce n’est pas ce qui allait me remonter le moral. Lorsque je retournai aux toilettes pour fermer le robinet, une flaque aqueuse s’était faufilée sous la porte. Je paniquai un peu, me disant qu’il fallait rapidement que j’atténue l’ampleur du dégât. Je tournai la poignée, mais la porte ne s’ouvrit point. On aurait dit que quelqu’un l’avait verrouillé de l’intérieur. Je cognai donc pour vérifier, mais personne ne me répondit. Je stressais de plus en plus, la flaque se faisant de plus en plus grosse! J’essayai une dernière fois d’ouvrir la porte, mais en vain. Je cognai donc à la porte du propriétaire pour qu’il vienne m’aider. Il apparut en robe de chambre, l’air fâché.
- Tu ne vois pas que tu me déranges, me lança-t-il furieusement.
Mais lorsqu’il aperçut la flaque, l’expression de son visage changea soudainement à l’affolement. Il me bouscula violemment et ouvrit la porte comme si de rien n’était.
- Regarde ce que tu as fait! Tu vas m’enlever toute cette eau! Et que ça saute!
- Oui, répondis-je honteusement. Mais, la porte ne voulait pas s’ouvrir tout à l’heure.
Je rougis.
- La prochaine fois, ne force pas avec tes oreilles.
Je baissai la tête pendant que mon patron remontait à son domicile. Je m’affairai donc à nettoyer cette inondation. Cela me prit 35 minutes, je dus donc me dépêcher pour finir de laver le plancher avant 22h00. En passant devant la boucherie, j’eus l’étrange sentiment que la viande étalée sur le comptoir était de la viande humaine. L’épicerie était réputée pour sa viande et des gens venaient de loin pour en acheter. L’idée qu’elle provenait peut-être d’humains lacérés me rentra dans la tête et ne voulait plus sortir. J’imaginai de pauvres gens se faisant couper en petits morceaux, des enfants avec la gorge tranchée, de vielles dames sévèrement handicapées, décapitées. Je frissonnai. Je commençai à croire que les saucisses étaient en fait des organes génitaux mâles que l’on avait sectionnés avant de les enduire d’une sauce aux légumes. J’eus un haut-le-cœur, mais je pus me retenir. Je me mis à avoir de plus en plus peur. À chaque fois que je passais une étagère, j’imaginais la sorcière de tantôt me sauter au cou et me dévorer sur place. Je tremblais de la tête aux pieds. C’était ma dernière journée de travail, puisque j’avais été engagé à l’entreprise de recherche et je pensai qu’ils voulaient se venger et qu’ils me tueraient sadiquement après m’avoir violé, saigner peu à peu pour finalement me placer sur le comptoir à viande et me vendre à un chanceux qui ferait acte de cannibalisme sans s’en rendre compte. Je passai la serpillière tellement rapidement que je laissai plein de sections sales. Je courus jusqu’à l’arrière et, là, elle m’apparut en chair et en os. Elle avait la figure bleu foncé et elle était partiellement décomposée. Tout son corps était gonflé, sa peau était extrêmement ratatinée, malgré son jeune âge. Ses cheveux laissaient sentir une certaine humidité comme si elle sortait de la douche et ses ongles puaient la crasse et la moisissure. J’étais figé, aucun membre n’exécutait les ordres lancés par mon cerveau. Je souffrais d’une paralysie temporaire. Je levai les yeux et regardai droit dans les siens. Elle me sourit de ses dents gâtées. C’était trop, je m’évanouis. À mon réveil, mon patron se tenait à mes côtés, me tenant la tête paternellement.
- Qu’est-il arrivé?, demandai-je.
- Ça mon p’tit, c’est à toi de me le dire.
Je ne me souvenais de presque rien, mais bizarrement, la dame fantôme zigzaguait dans ma tête. Je lui expliquai ce qui était arrivé et je lui décrivis ma vision. Il sembla ému.
- Celle que tu viens de décrire fut ma seule fille.
- Que lui est-il arrivé?
- Elle est allée camper sur le bord de l’océan aux États-Unis un été et, un soir, ayant un peu trop bu, elle s’est aventurée trop loin au large et elle s’est noyée.
Il se mit à pleurer intensément. Quant à moi, j’étais trop abasourdi pour faire quoi que ce soit. Je me levai machinalement et marchai en direction de ma demeure. En rentrant chez moi, je pris uniquement le temps d’enlever mes souliers avant de me jeter dans mon lit. Je me laissai tomber de tout mon long et, avant de m’endormir, j’aperçus la Fin du Monde qui veillait sur moi.